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Achats et décarbonation : le CPO peut-il tenir la promesse sans budget carbone dédié

Achats et décarbonation : le CPO peut-il tenir la promesse sans budget carbone dédié

17 juin 2026 11 min de lecture
Comment un CPO peut-il concilier décarbonation des achats, performance économique et budget carbone limité ? Intégration du carbone dans le TCO, leviers de sobriété, gestion des déchets et KPI clés pour piloter la transition écologique et énergétique des entreprises.
Achats et décarbonation : le CPO peut-il tenir la promesse sans budget carbone dédié

Le paradoxe des achats décarbonés : ambition maximale, budget carbone minimal

Les achats et la décarbonation se retrouvent au cœur des discours de direction, mais le CPO reste souvent sans budget carbone dédié ni trajectoire chiffrée de transition. Dans de nombreuses entreprises, on exige une décarbonation rapide des achats tout en maintenant des objectifs de savings inchangés et une discipline budgétaire stricte, ce qui crée un conflit frontal entre ambition écologique et réalité économique. Pour un Procurement Operations Manager, ce paradoxe se traduit par des arbitrages quotidiens entre coût immédiat, performance fournisseur, trajectoire de transition écologique et énergétique et respect des objectifs financiers annuels.

Les objectifs RSE reculent déjà, avec une baisse mesurée des priorités environnementales dans les plans d’achats stratégiques, alors même que la compétence carbone devient obligatoire pour les acheteurs. Selon le rapport 2024 du Conseil National des Achats et d’AgileBuyer, la part des directions achats plaçant la RSE au premier rang de leurs priorités diminue pour la première fois depuis plusieurs années, alors que les émissions de scope 3 représentent en moyenne plus de 70 % de l’empreinte carbone totale des grandes entreprises (CDP, « Engaging the Chain », 2023, enquête mondiale auprès de plus de 18 700 entreprises déclarantes). Cette première inflexion des objectifs extra financiers montre que, sans investissements ciblés ni gouvernance claire, la décarbonation des achats restera un discours de comité exécutif plutôt qu’un levier opérationnel piloté par le CPO. Vous vous retrouvez ainsi à gérer un budget annuel contraint, tout en devant intégrer les émissions de scope 3, la sobriété énergétique, la réduction des déchets et la performance écologique dans chaque appel d’offres.

Le rôle du CPO évolue donc d’un pilotage centré sur le coût vers un pilotage élargi, intégrant la performance écologique et énergétique des fournisseurs et la maîtrise des risques carbone. Pourtant, les enveloppes d’investissements restent calibrées sur l’ancienne logique de cost killing, sans prise en compte du coût complet de la transition écologique et énergétique dans les filières critiques. Tant que le budget carbone ne sera pas posé comme une ligne explicite, arbitrable au même titre que les autres postes budgétaires, les achats décarbonés resteront perçus comme un surcoût et non comme un investissement stratégique pour l’entreprise, alors même que la pression réglementaire et les attentes des parties prenantes augmentent d’année en année.

Intégrer le carbone dans le TCO : changer le mandat sans perdre la performance économique

Pour sortir de ce piège, la fonction achats doit intégrer la décarbonation dans le TCO sans renoncer à la performance économique ni à la discipline budgétaire. Dans les entreprises les plus avancées, le coût total de possession inclut déjà les émissions de CO₂, les risques réglementaires liés au carbone, les impacts potentiels sur la réputation et les coûts futurs de non-conformité, ce qui transforme la manière d’évaluer les offres fournisseurs. En tant que Procurement Operations Manager, vous pouvez faire évoluer vos grilles d’analyse en ajoutant des critères de performance écologique et énergétique, tout en gardant une lecture fine des coûts directs, des coûts indirects et des risques financiers associés à la transition.

Concrètement, il s’agit de passer d’un TCO centré sur le coût d’achat unitaire à un TCO carbone qui valorise les investissements de transition réalisés par les fournisseurs. Un fournisseur qui a engagé des investissements dans l’efficacité énergétique, la réduction des déchets ou la sobriété des procédés peut présenter un coût facial plus élevé, mais un coût total plus faible sur la durée de vie du contrat, notamment en anticipant les futures contraintes réglementaires. Par exemple, un industriel européen de l’automobile ayant intégré un prix interne du carbone de 100 €/tCO₂ dans son TCO a constaté, sur une première année, une hausse de 3 % du coût d’achat sur une famille acier, mais une baisse de 8 % du coût complet sur trois ans grâce à la réduction des émissions et à la moindre exposition aux hausses de quotas (données issues de retours d’expérience publiés par l’European Round Table for Industry, 2023, basés sur l’analyse de plusieurs dizaines de projets de décarbonation fournisseurs). Cette approche suppose de revisiter les objectifs budgétaires annuels, en acceptant parfois une première hausse de coût pour sécuriser une trajectoire de décarbonation crédible et mesurable.

Pour soutenir cette transformation, les méthodes issues du lean appliqué aux opérations achats, comme celles décrites dans l’approche Green Belt orientée optimisation des achats, permettent de traquer les gaspillages énergétiques et logistiques qui pèsent sur le TCO carbone. Vous pouvez ainsi documenter précisément les gains issus d’une meilleure performance écologique et énergétique, et les traduire en économies budgétaires tangibles pour la direction financière. Le mandat du CPO reste centré sur la performance, mais la performance ne se limite plus aux coûts ; elle englobe désormais la résilience, la conformité carbone, la sobriété d’usage et la capacité à tenir les engagements RSE de l’entreprise sur l’ensemble de la chaîne de valeur.

Décarboner sans surcoût apparent : où les achats peuvent gagner sur tous les tableaux

Malgré l’absence de budget carbone dédié, certains leviers permettent de concilier décarbonation des achats et maîtrise des coûts. La consolidation des flux de transport, l’optimisation des lots et le recours à un sourcing plus local réduisent à la fois les émissions logistiques et le coût global, en diminuant les ruptures, les stocks de sécurité et les kilomètres parcourus. Pour un Procurement Operations Manager, ces actions relèvent d’abord d’une meilleure ingénierie de la demande, d’une collaboration renforcée avec la supply chain et d’une vision plus fine des coûts énergétiques cachés dans les schémas logistiques.

La réduction des déchets d’emballage et la mise en place de solutions réutilisables constituent un autre gisement de performance écologique et budgétaire. En travaillant avec les fournisseurs sur l’optimisation des emballages réutilisables, comme détaillé dans cette analyse sur l’optimisation des emballages réutilisables dans les opérations d’achats, vous pouvez réduire les coûts logistiques, les volumes de déchets et les émissions associées au traitement. Dans l’industrie agroalimentaire, par exemple, plusieurs groupes européens rapportent des baisses de 20 à 30 % des volumes de déchets d’emballage et des économies de coûts de 5 à 12 % sur la logistique et le traitement des déchets après une première année de déploiement (données compilées à partir d’études de cas publiées par l’Alliance for Sustainable Packaging for Foods, 2022, sur un panel de grands industriels). Ces projets exigent des investissements initiaux limités, mais ils génèrent rapidement des gains budgétaires mesurables et une amélioration de la performance écologique et énergétique, sans dégrader la qualité de service.

Enfin, la sobriété d’usage devient un axe clé de la stratégie achats, en particulier pour les catégories indirectes à forte intensité énergétique. En challengeant les spécifications, en réduisant les surqualités et en ajustant les niveaux de service, vous diminuez le coût d’achat tout en réduisant les émissions liées à la consommation énergétique des biens et services. Cette approche de sobriété, appliquée de manière systématique, permet de démontrer que les achats décarbonés ne sont pas uniquement une affaire d’investissements lourds, mais aussi de discipline opérationnelle, de remise en cause des habitudes de consommation internes et de clarification du rôle de chaque métier dans la transition écologique.

Sans budget carbone explicite, pas de transformation durable de la fonction achats

Les signaux réglementaires comme le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM) rappellent brutalement que le carbone a désormais un prix dans les achats. Sur certaines catégories comme l’acier importé, les surcoûts liés au carbone deviennent la première traduction financière concrète de la décarbonation, ce qui oblige les CPO à repenser leurs stratégies de sourcing et leurs modèles de coûts. Une analyse détaillée des impacts du CBAM sur les directions achats montre déjà des hausses significatives, comme le souligne ce retour d’expérience sur l’absorption du surcoût carbone par les directions achats. La Commission européenne estime d’ailleurs que, pour certaines importations à forte intensité carbone, le surcoût lié au CBAM pourrait dépasser 15 % du prix initial à l’horizon 2030 (European Commission, Impact Assessment CBAM, 2021, scénario central d’augmentation progressive du prix du carbone).

Dans ce contexte, maintenir la fiction d’une décarbonation des achats sans budget carbone dédié revient à transférer silencieusement les coûts vers les fournisseurs ou vers d’autres lignes budgétaires. Le rôle du CPO est alors de rendre ces coûts visibles, de les quantifier et de les porter dans les arbitrages budgétaires annuels, au même titre que les autres investissements de transition. Sans cette transparence, la fonction achats sera tenue responsable des émissions de scope 3, tout en restant privée des moyens budgétaires nécessaires pour piloter réellement la trajectoire de décarbonation et sécuriser la performance économique de long terme.

Pour avancer, il devient indispensable de négocier un budget carbone explicite, adossé à des objectifs chiffrés de réduction d’émissions et à une gouvernance claire entre finance, RSE et opérations. Ce budget doit couvrir les investissements de transition chez les fournisseurs, les projets de sobriété énergétique internes et les initiatives de réduction des déchets, avec un suivi de la performance écologique et énergétique aussi rigoureux que celui des coûts. Concrètement, cela implique de définir un prix interne du carbone, de fixer des cibles annuelles de réduction d’émissions par catégorie d’achat, d’intégrer ces objectifs dans les revues de performance fournisseurs et de suivre quelques KPI clés : émissions de scope 3 évitées, évolution du TCO carbone, part des fournisseurs engagés dans un plan de transition et respect du budget carbone annuel. Tant que cette logique ne sera pas assumée, les achats et la décarbonation resteront un exercice d’équilibriste pour les CPO, pris entre des promesses publiques ambitieuses et une réalité budgétaire qui ne suit pas.

Chiffres clés sur les achats et la décarbonation

  • Selon le Conseil National des Achats et AgileBuyer (Baromètre des tendances et priorités des directions achats 2024, enquête réalisée auprès de plusieurs centaines de directions achats en France), la part des directions achats déclarant la RSE comme priorité stratégique a reculé pour la première fois depuis plusieurs années, illustrant un décalage croissant entre discours et moyens alloués.
  • Les émissions de scope 3 représentent en moyenne plus de 70 % de l’empreinte carbone totale des grandes entreprises, ce qui place mécaniquement la fonction achats au centre de toute stratégie de décarbonation crédible (CDP, « Engaging the Chain », 2023, analyse des déclarations d’entreprises sur leurs émissions indirectes).
  • Dans les secteurs industriels exposés, l’application progressive du CBAM peut générer des surcoûts carbone supérieurs à 15 % sur certaines importations à forte intensité carbone, renforçant l’urgence d’intégrer le carbone dans le TCO (Commission européenne, Impact Assessment CBAM, 2021, modélisation économique des scénarios de prix du carbone).
  • Les projets de consolidation de transport et d’optimisation de chargement permettent couramment de réduire de 10 à 20 % les émissions logistiques, tout en générant des économies de coûts de transport de l’ordre de 5 à 10 % (Agence de la transition écologique, ADEME, études logistique et transport, 2022, basées sur des retours d’expérience d’entreprises industrielles et de distribution).
  • Les programmes de réduction et de réutilisation des emballages peuvent diminuer de 20 à 30 % les volumes de déchets d’emballage, avec des gains budgétaires significatifs sur les coûts de traitement et de logistique inverse (Alliance for Sustainable Packaging for Foods, rapport 2022, synthèse de cas concrets dans l’agroalimentaire).

3 KPI à suivre pour piloter la décarbonation des achats : (1) évolution annuelle des émissions de scope 3 liées aux principales catégories d’achat, (2) part du TCO carbone intégrée dans les décisions d’investissement et les appels d’offres stratégiques, (3) taux de fournisseurs couverts par un plan de transition écologique et énergétique assorti d’objectifs chiffrés.